Leonardo Treviglio: l'homo-érotisme incarné


Il restera à jamais l'incarnation de Sebastiane dans le film éponyme de Derek Jarman qui quarante ans plus tard n'a rien perdu de son pouvoir d'attraction. Dans cette fantasmagorie païenne, véritable fable homo-érotisante, il y dévoilait sans pudeur sa somptueuse masculinité qui aujourd'hui continue encore à faire fantasmer les hommes qui en sexualité ont judicieusement choisi d'aimer les hommes.


Inoubliable tant pour ce personnage mythique que pour ce corps fin et galbé si joliment léché par l'objectif de Jarman, il est devenu peut être malgré lui une icône du cinéma gay, un songe éveillé que tout homme aimerait voir un jour devenir réalité avant de définitivement basculer dans cet univers fiévreux où les hommes vivraient en communauté, un monde exempt de toute femme. Il avait donc toutes les raisons de fièrement siéger au rang d'honneur de notre grande salle aux fantasmes et c'est avec la déférence qu'il lui est due que nous allons mettre à nu le troublant Leonardo Treviglio.


Leonardo est né à Milan le 21 aout 1949. Très tôt il s'intéresse au monde du spectacle notamment du théâtre. A 19 ans il part pour les USA et entre au Living theatre, la célèbre école de Julian Beck. Il y restera deux ans. Il part ensuite pour les Indes pour étudier le Kathali, une forme de théâtre expressif et rituel typiquement indien qui combine danse, théâtre, musique, mysticisme et concentration. Il n'est pas étonnant qu'en 1976 l'extravagant réalisateur anglais Derek Jarman lui confie son tout premier grand rôle au cinéma, celui du centurion Sebastiane, dans le film éponyme. Véritable bombe du cinéma indépendant gay, Sebastiane se présente comme une ode à l'homosexualité, à la masculinité, un poème dédié à la beauté du corps de l'homme et à sa sexualité, une célébration païenne aux relents sadomasochistes, une féerie homo-érotisante aussi puissante que brûlante d'une intensité rarement atteinte au cinéma.


Entouré d'une kyrielle d'acteurs au corps d'Adonis, Leonardo, nu quasiment d'un bout à l'autre du métrage, erre ainsi dans cet univers masculin écrasé sous un soleil de plomb (le film fut tourné en Israël) où chacun se laisse aller à aimer son prochain, à jouer à des jeux virils, entre domination et soumission. Objet du désir du chef des gardes, Severus, Sebastiane résiste à ses envies interdites jusqu'à préférer la crucifixion. De somptueux ralentis en longs ébats virils où les corps halés, dégoulinant de sueur, se mêlent, incandescents, Jarman lèche chacune des courbes de ses comédiens, Leonardo en tête qu'il déifie, glisse langoureusement sur son corps afin d'en capter chaque parcelle, honorant ces phallus à la fois fiers et gourmands créant un climax homo-érotique intense,


sublime, renforcé par le décor naturel et la musique, planante et subtile signée Brian Eno. Outre les rapports de force entre Sebastiane et Severus, on retiendra du film ses ébats aquatiques filmés comme de véritables chorégraphies où les soldats s'enlacent, aiment et s'ébrouent, ainsi que la séquence mythique où Leonardo se lave au puits, Jarman mettant plus que jamais en valeur le corps et le fessier de l'acteur et
celle mythique de la crucifixion de Sebastiane, quintessence même du plaisir masochiste, lorsque plaisir, souffrance et agonie génèrent trouble et érotisme morbide.
Après s'être rhabillé et avoir quitté les terres arides d'Israël il aurait pu être difficile à Leonardo de rebondir, de ne pas être catalogué acteur gay par excellence. De retour en Italie il va alors connaitre une jolie carrière partagée entre cinéma, télévision et recueil de poésies car Leonardo est également écrivain et poète. Il avait déjà en 1968 publié un premier recueil de ses poèmes dans la revue italienne Nuovi argomenti. Il en publie un second en 1977 pour la Guanda.
Même s'il n'aura plus de premiers rôles Leonardo va connaitre un joli parcours cinématographique. Entre 1976 et 1999 il tourne quelques trente films et séries télévisées pour le plus souvent de grands noms du cinéma italien. Oubliée l'époque Sebastiane, Leonardo apparait notamment dans Malamore de Eriprando Visconti, Fuori dal giorno de Paolo Bologna, Desiderio de Anna Maria Tato aux cotés de Fanny Ardant,



Une épine dans le coeur de Alberto Lattuada, Le sicilien de Michael Cimino, Le fantôme de l'opéra deDario Argento, Midnight horror de Lamberto Bava, Spiando marina de Sergio Martino ou encore Beauté volée de Bernardo Bertolucci. A la télévision on le verra dans quelques séries telles que Raid contre la mafia, The day Christ died, La piovra 4, Top secret et Le baron. Dans les années 2000 il fait partie des invités du festival du film gay et lesbien de Turin. En 2005 il est au générique de la fameuse série R.I.S delitti imperfetti. Leonardo s'est également illustré sur les scènes de théâtre italiennes en 2008 avant de mettre un terme à sa carrière de comédien.
Malgré une carrière qui a plus ou moins éclipsé la puissance érotique du film de Derek Jarman et un rôle qui aurait pu facilement le cataloguer à jamais dans un certain type de personnage, Leonardo a su rebondir et éviter les écueils de Sebastiane. A nos yeux il restera pourtant l'incarnation même de l'homo-érotisme à l'écran, un doux martyr récalcitrant aux plaisirs virils qui lutte contre ses pulsions coupables alors qu'il succombe lentement aux charmes de son ennemi tout en nous ensorcelant irrésistiblement, irrémédiablement. Leonardo ou le coeur même de nos fantasmes d'homme les plus torrides.

