Quiet days in Clichy

Autres titres: Jours tranquilles à Clichy / Stille dage i Clichy
Réal: Jens Jorgen Thorsen
Année: 1970
Origine: Danemark
Genre: Comédie dramatique
Durée: 91mn
Acteurs: Paul Valjean, Wayne Rodda, Ula Bülow, Louise White, Ben Webster, Jens Jorgen Thorsen Klaus Pagh, Suzanne Krag, Avi Sagild, Elesbeth Reingaard, Lisbeth Lundquist, Anne Kehler, Olaf Hussing, Maj Wechselmann, Jesper Hom, Maria Stenz, Marie France Hamou, Britten Jensen, Noemi Roos, Françoise Heselmann...
Résumé: Un écrivain américain minable et un étudiant partagent un petit appartement à Clichy au début des années 70. Ils passent toutes leurs journées et leurs nuits à draguer les filles et faire monter des putains. Ils ne vivent que de sexe et de beuveries au rythme de la vie parisienne, fauchés comme les blés mais ils sont heureux...
Lorsqu'on évoque Jours tranquilles à Clichy on pense surtout et avant tout à l'adaptation de Claude Chabrol sortie en 1990. C'est oublier qu'il y eut une première version cinématographique du roman éponyme de Henry Miller réalisée en 1970 par le peintre danois Jens Jorgen Thorsen, une version qui en son temps fit couler beaucoup d'encre et donna à Dame censure bien des sueurs froides par l'audace et la liberté de certaines scènes notamment de sexe. Elle reprenait les écrits du romanciers mais oubliée l'Amérique des années 30 elle les transposait dans la France alors en pleine révolution sexuelle des


années 70, plus exactement à Paris. Une idée magistrale pour évoquer la vie dissolue de Henry Miller puisque dans son roman l'écrivain ne faisait que raconter ses frasques sexuelles et déboires.
Un écrivain américain minable, Joey, et son ami Carl, un étudiant en photographie, mènent à Paris une vie de Bohème. Ils partagent le même petit appartement à Clichy. Ils passent leurs journées à trainer dans Paris et enchainent les aventures sexuelles avec des filles rencontrées au gré de leurs errances. Ils font parfois monter des putains et c'est avec elles qu'ils dépensent le peu d'argent qu'ils ont si bien que très souvent ils n'ont plus un sou en


poche pour s'acheter à manger. Mais qu'importe. Ils se débrouillent toujours pour en avoir et le dépenser aussitôt en nouvelles frasques libertaires et autres beuveries. Ils hébergent une mineure de 15 ans, Colette, une jeune fille de bonne famille mais une belle catin également qui faillit les faire envoyer en prison pour détournement de mineure. Ils fuient au Luxembourg puis reviennent à Paris. Ils rencontrent Mara, une pauvre paumée, puis finissent par partouzer avec deux fêtardes dont une danoise.
Cette fidèle adaptation du sulfureux roman de Miller est une véritable curiosité cinématographique qui rappelle par bien des points le cinéma trash de Andy Warhol,


d'autant plus que le cinéaste danois a choisi de situer l'action non plus dans l'Amérique des années folles mais en pleine ère post hippie, dans le Paris de ce tout début d'années 70, une France post soixante-huitarde en pleine révolution sexuelle où tabous et bonne morale sont entrain d'exploser. Jours tranquilles à Clichy est une peinture très juste de cette époque, de l'esprit libertaire et libertin qui régnait. Thorsen nous invite à une fête du sexe, à la célébration, la glorification de l'amour libre à travers ses deux protagonistes, deux paumés, deux losers sans le sou (puisqu'ils dépensent tout aux putes) qui du matin au soir draguent tout ce qui porte mini jupe, baisent et vont de beuveries en parties de débauche à


deux, à trois, à quatre. Deux fêtards épicuriens insatiables optimistes qu'on pourrait détester tant leur comportement est souvent odieux, irrespectueux voire amoral, borderline dirait-on aujourd'hui, mais auquel on s'attache pourtant assez vite. Ils parviennent à être attachants, drôles, haïssables mais drôles. Ils sont dans l'air du temps. Ils se foutent de tout et veulent seulement vivre pleinement, profiter de la vie et du sexe, de l'instant présent. Etre simplement eux-mêmes, rester ensemble quoiqu'il arrive, aussi grave que soit ce que l'autre fait. Les voilà donc qui nous entraine dans leur tourbillon de folie, leurs folles journées et leurs tout aussi folles nuits dans un Paris extraverti et psychédélique entre fiction


et documentaire d'où cet étonnant réalisme et ce coté très warholien.
Jours tranquille à Clichy est le reflet d'une époque, une carte postale impertinente qui nous fait remonter le temps, sillonner un Paris qui n'existe plus, entre Clichy et Montmartre, la Concorde et la Tour Eiffel. Paris et ses cafés, ses gares, ses cinémas, ses avenues embouteillées de 4L, de 2cv et de DS, sa foule, ses lumières. Le Paris de jour, le Paris nocturne et sa faune, ses paumés. Caméra vérité, caméra exploratrice, caméra nostalgie d'un Paris en noir et blanc qui n'est pas sans lorgner du coté de l'avant-gardisme, de la Nouvelle vague à la Godart (l'affiche du film est un clin d'oeil), un univers où errent nos deux


queutards. Paris sent le sexe, chaud, insouciant et le film traduit parfaitement cela puisqu'il enchaine les parties de jambes en l'air flirtant régulièrement avec le porno soft et filmées de façon maladroite presque amateur mais si authentique dans une atmosphère aussi libre que glauque. Thorsen ne s'interdit absolument rien encore moins la vision de sexes en érection.
On comprend très vite pourquoi le film fit scandale à sa sortie qu'au Festival de cannes où il fut présenté, subit les foudres de la censure qui le mutila de ses scènes les plus torrides et explicites ce qui ne l'empêcha pas d'être interdit dans bon nombre de pays et vomi par la critique d'alors. Au fil des vignettes filmées comme une bande dessinée où


apparaissent sur l'image bulles, onomatopées, extraits du roman de Miller, pensées des personnages et présentation des lieux on plonge dans un monde trash, obscène (attention aux oreilles prudes, le langage y est fleuri) mais toujours joyeux, délirant contrairement à Warhol qui très souvent faisait rimer trash avec drogue et désespoir. Certes on fume ici mais on a le joint comme le vin heureux. Et cette bonne humeur est communicative presque magique. C'est une des raisons qui font que le film fonctionne, dégoute (la scène où Joey affamé et sans un rond en poche fait un festin de ce qu'il trouve dans sa poubelle), indigne (juste avant qu'il ne lui fasse l'amour Joey éclate de rire lorsque Christine lui apprend que


son mari vient tout juste de décéder), offusque (voilà un film qui n'est pas fait pour les féministes mais #metoo n'existait fort heureusement pas encore), donne vie à moult émotions de par sa sincérité brut de décoffrage et la poésie qui s'en dégage. Difficile de pas être touché par l'émouvante rencontre de Joey et Mara, la paumée, une âme en peine écorchée vive comme on en rencontre qu'à Paris la nuit, surement la plus belle séquence du film. La bande originale y est pour beaucoup. Elle tient une place prépondérante car non seulement les chansons expriment ce qu'on voit à l'écran mais elle subliment également cette atmosphère de mélancolie, de tristesse, d'authenticité. On savourera les magnifiques
compositions folk de l'excellent Country Joe Mc Donald par instant obsédantes qui se mêlent de temps à autre au son de l'accordéon si parisien, au saxophone de Ben Webster et aux sonorités rock psychédélique du groupe danois Beauty flowers dont le sublime "Fucking party beat".
Que dire de l'interprétation? Elle frôle l'improvisation mais elle est elle aussi authentique. La plupart des comédiens, aujourd'hui décédés, parfois fantasques, haut en couleur, étaient amateurs ou ne connurent qu'une très brève carrière au Danemark. Ni belle ni laide une partie venait d'un cercle d'amis du réalisateur et de l'équipe du film.


Jours tranquilles à Clichy est une oeuvre parfois maladroite, audacieuse, impertinente, irrévérencieuse, sulfureuse surtout pour ceux qui verraient le mal partout. C'est une ode à l'amour libre, un hommage à la liberté sexuelle, un joyeux doigt d'honneur à la morale et à la bienséance, le parfait reflet d'une société où liberté était encore le maitre mot, celle des années 70 que le film représente merveilleusement bien tant dans le fond que dans la forme. Thorsen signe une pellicule poétique empreinte de nostalgie, de mélancolie, aussi délurée qu'attachante noyée dans un océan de bonne humeur et de je-m'en-foutisme.


Orgiaque oui mais sincère, décomplexée, légère comme une tranche de vie d'époque et qui d'ailleurs se termine dans un monumental éclat de rire et l'image d'un sexe en érection. Tout une symbolique.
En son temps Henry Miller, présent sur le tournage, encensa cette adaptation qu'il aimait beaucoup. Elle est en tout cas à des années lumière de celle de Claude Chabrol, molle, ennuyeuse, oubliable, aussi sage qu'un mauvais téléfilm érotique déjà daté avant sa sortie. Celle de Jens Jorgen Thorsen reste et de loin la meilleure, un must d'un cinéma d'une autre époque.