Moulte fois Sade aura été porté à l'écran notamment dans le cinéma d'exploitation italien toujours friand de vice et de perversion. Il mondo porno di due sorelle/ Emanuelle et Johanna sorti en salles sous le titre ridicule de Deux supers sensuelles est un tour de force du cinéma érotique, d'une beauté à toute épreuve qui parfois frise le fantastique.
Franco Rossetti sous le pseudonyme de Frank Gardner a réalisé un film à la limite de l'onirisme voire du surréalisme. Non seulement il porte Sade à l'écran dans un drame lent, somptueux, prenant, inquiétant mais il nous offre sa vision des Enfers, magistrale et fascinante, celle du vice et de la perversion mais aussi celle de l'Enfer sur Terre, du chaos.
Traumatisée après avoir surpris leur mère en plein ébat avec un laquais alors qu'elles n'étaient que de trés jeunes enfants, Emanuelle et Johanna ont vu leur vie basculée. Emanuelle a épousé Roberto, un arriviste brutal et Johanna a disparu. La vie d'Emanuelle n'est plus qu'un long calvaire. Son mari abuse d'elle, aime l'humilier en exigeant d'elle qu'elle soit soumise à ses désirs pervers.
emanuelle_et_johanna_2.jpgLasse, elle n'a comme seul refuge que le rêves dans lesquels chaque nuit, un ange, Marco, vient la voir. Comme si ces précieux instants de bonheur nocturne lui était interdit, le jour où elle rencontre par le plus grand des hasards Paolo, l'incarnation de cet ange, sa joie ne sera que de courte durée. Paolo est en fait l'amant de sa soeur désormais tenancière d'une bien étrange maison close. Il violera Emanuelle avant de l'offrir à ses amis.
Doit on voir dans cette rencontre un bien funeste signe du destin car c'est grâce à cette rencontre hasardeuse qu'elle a retrouvé sa soeur. La vie d'Emanuelle va alors prendre un tout nouveau tournant. En se réfugiant chez Johanna, c'est un autre enfer qu'elle découvre, celui des plaisirs sadiens, le monde de tous les excès et de toutes les perversions auxquels les hauts notables de la ville s'adonnent. Elle découvrira également la vérité sur son passé à travers les terribles révélations que lui fera sa soeur sur leur parents et la raison pour laquelle elles ont été séparées.
C'est dans les plaisirs défendus que Emanuelle trouvera surtout la force de se venger de son mari en l'invitant dans cette inquiétante demeure à la regarder s'adonner a des jeux érotiques scabreux. Les rôles sont désormais inversés. L'époux indigne n'est plus acteur, il devient à son tour un jouet. Bafoué dans son orgueil de mâle dominant, il décidera de divorcer avant que Johanna ne lui fasse connaître l'ultime outrage quand deux de ses sbires le sodomiseront.
Le final de toute beauté est d'une étonnante sérénité, d'un érotisme troublant. Désormais en paix, Emanuelle rejoint Johanna dans sa chambre. Les deux soeurs se déshabillent, s'aiment avant de s'endormir serrées l'une contre l'autre enlacées en position foetale. Emanuelle a retrouvé la paix et l'amour. Le temps semble s'être arrêter, il ne semble plus y avoir aucun repère espace-temps, les deux soeurs sont à jamais retournées dans le ventre maternel. Emanuelle et Johanna sont deux parties complémentaires désormais réunies tant dans la tendresse et l'amour que dans le vice et la perversion.
Emanuelle et Johanna est un véritable exercice de maître, d'un érotisme profond oscillant entre soft et hard sans que jamais le hard ne heurte ou dérange. Jamais sale, Rossetti rend chaque personnage érotique, troublant, en tête Johanna, personnage androgyne énigmatique, froide et sensuelle tandis que Roberto, violent, monstre de vanité. "Ce n'est pas toi qu'il regarde c'est moi car moi je suis beau " déclare t'il plein d'arrogance alors qu'il viole Emmanuelle, symbole de fragilité et de tendresse, sous les yeux d'un voyeur.
Sans être novateur, le film reprend le thème de la gémellité, ici deux soeurs consanguines, dont chacune des parties incarne une part de l'âme humaine, le vice et la vertu, indissociable l'une de l'autre. Johanna, Giovanna dans la version originale, est la représentation du coté sombre de l'âme. Elle est une tenancière de bordel raffinée et mystérieuse, maîtresse de cérémonie des séances sado-masochistes et des orgies organisées comme des live show à l'intérieur de son palace du vice, guide occulte d'Emanuelle. Emanuelle, Manuela / Eleonara en version originale afin de contenter les marchés étrangers, personnification de la pureté et de la frigidité, est en quête d'identité. Elle se cherche et découvrira sa véritable personnalité dépravée à travers sa jumelle qu'elle finira par surpasser dans la dépravation. C'est dans un baiser incestueux qu'elle scelleront leur réunion avant de s'étreindre en position foetale, devenues indispensable l'une à l'autre après que Emanuelle ait refusé de retourner dans le monde extérieur. Là où est l'ordre est l'enfer. Ici c'est l'ordre et l'enfer, dehors c'est l'enfer dans le chaos. L'ordre c'est tout et c'est aussi le mal! C'est ce qu'Emanuelle a compris à travers les paroles de sa soeur.
Si la mise en scène de Rossetti est plutôt quelconque, il se rattrape en parvenant à créer une atmosphère trouble, inquiétante presque surréaliste par instant. Il semble vouloir projeter le spectateur dans une autre dimension, un autre monde, une autre vie, coupée de tout, l'entraîner dans une sorte de cauchemar doré. On songe parfois à file dans ce que le film a de plus onirique ou de grotesque (la toilette intime de vieilles femmes girondes). Fort de cette atmosphère envoûtante, Emanuelle et Johanna tire également avantage des éclairages magnifiques dans lesquels baigne cet étrange palace aux somptueux décors, d'une photo ultra léchée ainsi que d'une partition musicale tout aussi envoûtante.
Sorte de révérence au voyeurisme, on observe par les serrures, les glaces sans tain ou les ouvertures murales, Emanuelle et Johanna fera le bonheur des amateurs de Sade et d'érotisme audacieux qui y trouveront leur compte. set filme avec grand soin séquences de flagellations, cravaches, humiliations sexuelles, urophilie et autre vieillard retombant en enfance.
L'interprétation est un des atouts du film. La douce Sherry Buchanan dont le visage reflète l'innocence est une excellente Emanuelle face à Paola Montenero qui arbore ici un look androgyne stupéfiant, plus sombre et énigmatique que jamais. Ce sera l'ultime vrai rôle de Paola, détruite par les drogues, avant que sa carrière ne sombre irréversiblement vers un érotisme de plus en hardcore pour finir dans le X.
A leurs cotés, Marina Frajese dans sa période pré-porno et Bruno Chiodetti qui pour les séquences explicites de sexe fut doublé. Il existe bien entendu différentes versions du film, aussi bien soft que hard destinées au marché étranger. Ni Sherry Buchanan ni Paola Montenero ne prirent part dans les scènes destinées aux versions hardcore.
Emanuelle et Johanna est un film beau, étrange, cruel, intelligent qui lors de quelques scènes nous entraine aux limbes du fantastique. Voilà une réussite du genre.